Mercredi 27 avril 2005

(quand ce n'est pas la petite concierge, c'est le chat de gouttière qui écrit son journal... Petit texte écrit à Wimereux l'an dernier)


6h30 : Un réveil s’énerve. C’est dans la petite chambre, la chambre du père. Je le vois assez peu, il n’est pas là la journée.

7h00 : Il descend. C’est l’heure du premier repas. Je m’étire, saute du lit de la fille, mon amie, et de mon pas lourd encore endormis, je descends dans la cuisine en miaulant d’un air plaintif. Oh je sais bien qu’il ne me croit pas. J’en ai usé du miaulement. Mais il serait près à tout pour que je me taise pendant son café. Alors je saute sur le plan de travail, près de ma gamelle. Elle est en hauteur car César, le chien, mangeait systématiquement ma gamelle avant la sienne. Maintenant il n’est plus là cet abruti mais par habitude, je mange en hauteur. Finalement, je m’étais bien habitué à ce chien. Il était idiot, caractériel et sentait mauvais mais il était un bon défouloir. Depuis qu’il est parti, je me venge sur Lydia, la chienne hystérique d’à côté. Elle passe sa vie à aboyer, à menacer mon amie humaine avec ses crocs. Mais elle ne se laisse pas impressionner. Elle sait y faire avec cette saleté. En fait, elle sait y faire avec les animaux, sauf ceux de son espèce. Là c’est différent. La pauvre perd ses moyens devant eux. Je crois qu’elle est vraiment sauvage. Pourtant elle a un collier elle aussi. Il est fin, noir avec un drôle de médaillon dessus, tout bleu et qui ne s’ouvre pas… Je me demande où elle a mis le papier avec son adresse.

7h30 : Le père sort. Il ne reviendra pas avant plusieurs heures. Une fois ma gamelle finie et bien nettoyée, je remonte dans la grande chambre, fouiller un peu avant de me recoucher contre mon amie.
Sa chambre… hybride du jardin secret et du débarras. Je sais qu’elle a décidé de tout changer ici mais pour le moment, c’est assez effrayant. La décoration a plus de dix ans. Les murs sont noirs, les boiseries grises et il y a un dessin à même le mur. Je suis toujours surpris de voir qu’elle vit dans un espace aussi sombre, elle qui a besoin de couleur. Cela se voit à ses affaires, peluches, livres, bibelots, petites notes lumineuses qui peinent à égayer le tout. La seule chose noire qu’elle ai apportée, c’est cette lampe de chevet en forme d’éléphant. Elle même reconnaît que c’est une horreur mais c’est un éléphant, son animal préféré… enfin, après moi bien entendu. De l’autre côté de son lit, il y a une lampe de chevet très classique, d’un vert très doux sur laquelle elle s’est amusée à ajouter des étoiles brillantes dans le noir et un Petit Prince sur son astéroïde.
On retrouve ce petit personnage dans sa bibliothèque, ces espèces d’étagères métalliques sur lesquelles se trouvent tout ce qu’elle ose montrer : des bougies, des livres, ses cours, un pot de fleur vide que Félix son petit cousin a décoré d’une grosse coccinelle à l’air joyeux, une boite à deux tiroirs servant de boite à bijoux, ces petites babioles sans aucune autre valeur qu’affective.
A côté de cette boite, cette chose si rare dans sa vie : un cadre à photos. Hier, il y avait quelques photos se chevauchant négligemment mais elle m’a dit, en me grattant la nuque, qu’elle devait remettre du propre dans sa vie, notamment dans ce cadre. « je vais virer ce type là, ce mégalo. Et lui aussi. Je ne l’aime pas au point de l’avoir en photo dans mon espace. Mon ex ? C’est en fonction de toi, il ne t’aime pas… tu le veux quand même dans la chambre ? Les filles je les laisse, ce sont mes meilleures amies. J’aimerai une photo de Cécile d’ailleurs, on se voit peu elle et moi mais nous sommes amies depuis mon arrivée dans cette maison maudite. Je vais rajouter mon cousin Pierre, il est comme un frère pour moi… Oui Otto, je vais aussi mettre… (elle ne prononce jamais son prénom), ne me regarde pas comme ça… je suis amoureuse de lui, il sera dans ce cadre. »
J’aime quand elle me parle comme à un de ses semblables. Tout le monde se moque d’elle, la prend pour une folle, mais c’est sûrement grâce à ses heures de tête à tête que nous sommes si proches.
Juste devant la fenêtre, il n’y a plus rien. Avant, il y avait un vieux poste radio des années 30 et une table de bistro sur lequel se trouvait l’ordinateur. Maintenant, l’ordinateur est dans le séjour car le père se lance dans l’informatique, le poste radio a changé de chambre et mon amie pense mettre un salon en bambou à la place. Mais en même temps elle me dit « à quoi bon faire des changements ? Je n’ai qu’une envie, c’est de partir d’ici. Aller n’importe où, me trouver un petit boulot pas compliqué, un toit où je me sentirai vraiment chez moi, loin de tous ces vampires, ces soit disant amis qui profitent de notre naïveté… »
Je fais toujours parti de ses rêves d’évasion. S’il y a une chose qu’elle gardera de cette vie, c’est moi, son chat, le seul à lui être vraiment fidèle.

7h45 : Le réveil ! Non ! Hors de question qu’elle se lève avant de m’avoir fait un câlin !

8h00 : Je suis le chat le plus heureux du monde. Quinze bonnes minutes de papouilles… Quinze bonnes minutes de gratouilles sous le menton… Quinze bonnes minutes à lui faire comprendre qu’elle compte bien pour quelqu’un. Si un jour tu t’envoles, emmène moi avec toi.
Elle se lève, la journée commence. Elle a son rituel : d’abord la salle de bain où je ne vais plus depuis qu’elle m’a aspergée d’eau moussante (je lui ai rendu la monnaie de sa pièce avec mon bol de lait sur sa jupe bleue marine) puis elle descend quelques minutes plus tard faire un brin de ménage dans le séjour, met le lave vaisselle en route et c’est là que je demande mon deuxième repas. Les papouilles ça creuse… Je miaule. Elle non plus n’y crois plus mais c’est un jeu entre nous. Je miaule, et elle me répond dans une imitation maladroite de ce que je viens de faire. Je gagne toujours, elle déclare forfait en mettant des boulettes en sauce dans ma gamelle que j’avais soigneusement nettoyée. Mais elle se doute que j’ai déjà eu mon repas alors elle ne rempli qu’à moitié mon écuelle.
Puis après avoir mis de la musique elle remonte mettre le linge à sécher, cherche partout ses chaussures qu’elle abandonne toujours n’importe où, ouvre les rideaux de sa chambre (souvent au rythme d’Aretha Franklin) comme pour dire : « Que la journée commence, je suis prête… »

9h00 : Sa vie commence. D’abord le petit déjeuner : céréales au lait très froid pour qu'elles restent croquantes plus longtemps. Curieux, j’essaie de voler ces petits morceaux sucrés mais elle me surprend toujours. Je pense qu’elle a l’habitude maintenant : « Non Otto, je sais que mes céréales ont des allures de croquettes mais ce sont les miennes… » Et pour me venger je miaule encore. Ma vie s’est révolutionnée depuis que j’ai découvert les miaulements. Avant je les utilisais pour appeler de l’aide en pleine nuit, lorsque je ne savais pas descendre de cet immense arbre le long du mur. Il est juste à côté de la fenêtre de notre chambre mais rien à faire, je ne parviens pas à l’appuie.
Aujourd’hui, les miaulements me servent pour tout : jouer, agacer, appeler, demander, provoquer… Et ce matin, je veux grignoter entre mes repas ! « Arête Otto… Je peux manger sans avoir tes poils devant moi ? tu vas renverser quelque chose… Mais tu vas me laisser cinq minutes ? oh et puis zut, tu m’agaces, tiens du lait et laisse moi… » Et comme tous les matins, elle verse du lait à même la table en marbre.

9h15 : La voisine vient papoter, je casse le bol du petit déjeuner, elle vide le lave-vaisselle, un type vient passer commande pour les réparations de sa voiture (faudra que je l’attaque la prochaine fois… nous ne sommes pas à l’accueil du garage ici !).

9h30 : Téléphone. Elle ne demande même pas qui est à l’appareil. A peine a t’elle décroché que la voix commence déjà un monologue. Il faut au moins cinq minutes pour que mon amie prononce enfin un mot : « et ? » La voix recommence de plus belle. Puis après avoir prononcé sa deuxième réplique « merci, toi aussi, à demain » elle raccroche le combiné.

10h00 : place à l’anarchie. Les cours, le net, la lecture, l’écriture, une balade, il n’y a plus rien d’établit.

12h10 : Le père rentre. Je cours dans le couloir et miaule en le suivant pas à pas pour avoir mon troisième repas. Il me donne le reste de la boite, puis allume la télévision où je passerai le reste du déjeuner. Mon amie doit donc couper sa musique, elle se met en pause, vide, le sourire impersonnel, le regard absent, elle ne réagit pas aux attaques, à ses remarques… Ses seules réactions : « La voisine est passée, il n’y avait pas de courrier ce matin, un type est passé pour son problème d’amortisseurs, tu veux un café ? » En bref, rien de personnel.

13h30 : Il part, elle coupe la télévision avant même qu’il ai quitté le quartier, elle se met devant son ordinateur et parle avec ses amis à qui elle a toujours quelque chose à raconter, avec celui qu’elle aime (qui partira vite travailler), un autre qui la fait tant rire et qui l’attendrie, et ces deux autres, un gars et une fille dont elle me parle souvent et avec qui elle parle toute la nuit parfois : « Elle est vraiment gentille. Bien plus que les autres. Pourtant elle n’en a pas besoin… Elle ne me demande rien, juste d’écrire, comme lui. Il est très gentil aussi. Un peu spécial parfois, je me demande toujours pourquoi il me parle, pourquoi il a voulu m’ajouter à ses contacts. Mais j’en suis ravie en tout cas. C’est agréable, avec eux je peux parler de tout et de rien. Je peux me confier et je suis certaine qu’ils oseront aussi se confier à moi un jour… »

14h00 : c’est l’heure de sortir, de faire la tournée des gamelles du quartier. Je la laisse devant son ordinateur, avec son ami. Plus tard, la fille viendra et aussi l’homme qu’elle aime… Sa vie n’est pas ici, elle est partout dans le pays et même plus loin, avec ces gens qu’elle ne connaît que de façon virtuelle mais sûrement bien plus que ceux qui l’entourent. Si elle n’était pas si timide, je pense qu’elle les remercierait… mais son côté garçon manqué l’empêche ce genre de grandes déclarations. Mais une chose est sure, elle les adore.

19h00 : j’ai trop mangé… 6 repas c’est peut être trop. Je vais me coucher dans notre lit, en plein milieu, pour être sur de la taquiner jusqu’au bout de la journée.

19h02 : Le lit est déjà occupé, par un nounours, celui que son ex, celui qui ne m’aime pas, a offert. Misérable petit chat noir dénué de vie qui prend ma place quand elle pleure. Affreuse boule de poil qui me nargue, le regard vide, sur l’oreiller. Je me vengerai, cette nuit, j’attaquerais ses chevilles !
par Suzy Bellule publié dans : Textes
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Commentaires

Communication difficile avec Papa? Je connais... c'est dur... courage... Garde espoir que ça s'arrange un jour.
Bises.
commentaire n° : 1 posté par : Coolmaman (site web) le: 27/04/2005 10:23:19
on n'a jamais vraiment eu besoin de parler pour se comprendre. un simple regard et tout est dit, que ce soit un reglement de compte, une plaisanterie, un encouragement. On fonctionne énormément au regard... seulement, à force de ne pas parler, on a oublié comment faire et nos conversations sont devenues creuses et impersonnelles... Cercle vicieux je pense.
commentaire n° : 2 posté par : SuzyBellule (site web) le: 27/04/2005 12:49:21
oui suzy cercel vicieux .... et puis pour en sortir de cercle .. bah ... bonne chance .. moi je n'ai toujours pas réussie ;)
commentaire n° : 3 posté par : Titemag (site web) le: 27/04/2005 14:48:07
Bon courage ma sooz et gros bisous sur le bout du nez à Otto :oD
commentaire n° : 4 posté par : céline (site web) le: 27/04/2005 17:41:19

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