Vendredi 29 avril 2005

C’était encore une de ces soirées chics dont seule ma mère en avait le secret. Dans l’univers obscur du salon principal, elle invitait ses amis. Elle ne proposait jamais rien à manger. Parfois, elle proposait de vieilles boissons légendaires, héritage que nos cuisinières gardaient de leurs mères depuis des générations. Ma mère aimait mélanger les genres. Elle avait un style vestimentaire « après-midi thé et macarons entre copines » mais ne lâchait jamais le collier de son arrière-grand-mère. Elle portait des tailleurs très mode mais de couleur pourpre, noire ou vert anglais avec toujours une broche en étain très ancienne et un grand châle noir sur les épaules. Ses amies avaient un peu peur d’elle mais très vite, elles s’habituaient à son allure hybride, symbole de deux époques différentes.
Ce soir là, ma mère avait invité ses amies thé/macarons pour leur présenter d’autres amis de la famille et quelques beaux-frères et belles-sœurs car la famille de mon père était nombreuse. Ils n’avaient pas vraiment la même allure. Dans un comportement très digne et stoïque, ils arboraient des visages pâles, des longs cheveux soyeux, des yeux perçants et des habits sombres. Les femmes portaient de grandes robes anciennes et les hommes des costumes trois pièces d’un autre temps. Peu de sourires habitaient leurs visages. Certains étaient même silencieux à faire peur. Ils regardaient les autres de haut et semblaient choisir parmi les amies au style Impératrice Avon de ma mère.
Mon arrivée jeta un froid, choqué pour les amies de ma mère, fier pour la famille. Je portais une longue robe couleur jade. Mes longs cheveux blonds très clairs étaient en liberté et couvrait mon dos, dénudé par le décolleté qui se finissait là où la chute de rein invitait les yeux à visiter des paysages envoûtants. De l’autre côté de la robe, pas un seul centimètre carré de peau n’était nu. La gorge et le cou étaient couverts d’une épaisse bande de tissu, mes épaules étaient à découvert.
« Magnifique ! s’exclama un vieil oncle de mon père.
- Une silhouette sans faille. Ajouta un autre homme.
- Certainement maquillée par bistouri. Remarqua une amie de ma mère, mais personne n’y porta attention.
- Comme quoi Eric a quand même fait quelque chose de bien dans sa misérable existence. Bien qu’il ne fût pas digne de notre famille et de notre rang, il a su nous apporter une belle-fille tout à fait exquise et une enfant merveilleuse. Adélaïde, votre fille est tout simplement une véritable réussite. »
Je n’aimais pas ce genre de discutions. Ils finissaient tous par faire de mon père un véritable raté. Je n’ai jamais su ce qui s’était passé mais j’étais sure d’une chose, sa mort n’était pas naturelle. Il avait reçu un coup de poignard dans le cœur mais personne n’avait été arrêté pour ce meurtre. Son corps avait été brûlé puis les cendres posées dans une crypte au fond du jardin. Parfois, dans mes rêves, j’imaginais que c’était mon grand-père qui l’avait tué et une parole hantait mon esprit : « son sang était gâté. Il n’a jamais compris la chance qu’il avait eu d’être comme nous. Il était un danger pour notre secret. » Quel secret ? Quelle chance ? Jamais je n’ai compris ce que cela voulait dire. Je ne savais déjà pas si ces paroles avaient été réellement prononcées.
La soirée se poursuivait. Les amies de ma mère étaient éméchées et se laissaient séduire par les hommes, sous les yeux de mes tantes amusées. Ma mère, silencieuse, observait la scène et accueillait les époux de ses amies qui venaient chercher leurs moitiés. Elle les avait tous parqué dans un salon, plus petit et leur promettait de leur rendre leurs femmes. Au fur et à mesure que les minutes s’écoulaient, des femmes entraient dans le petit salon mais ce n’était pas les épouses désirées, trop occupées à succomber aux charmes des invités.
Je choisissais toujours ce moment là pour m’éclipser, au grand drame de ma mère. Jamais je n’avais assisté à la fin de ses soirées. En général, je montais dans ma chambre et lisais, un walkman sur les oreilles pour ne plus entendre les rires et le brouhaha de la fête mais ce soir-là, quelque chose dehors, dans la neige, retint mon esprit. Une ombre à côté de la crypte me regardait. Soudain, elle s’éloigna et disparût derrière la crypte. Curieuse, je sortis, enfilant mon manteau et marchais à vive allure vers la crypte. Il n’y avait rien. Pas même une trace de pas. J’avais sûrement rêvé. J’entrepris un demi-tour pour retourner vers la maison lorsque soudain, un homme se tenait devant moi. Le visage fin et pâle, les cheveux longs attachés et vêtu d’un grand manteau noir, il me regardait en me souriant : « Bonsoir Anna. Tu cherches quelque chose ? Où peut-être quelqu’un ? Me demanda-t-il. Son regard brillait comme celui d’un chat dans la nuit.
- En fait, je ne sais pas vraiment ce que je cherche.
- A mon avis, tu venais me rejoindre.
- Qui êtes-vous ?
Un ami de la famille, quelqu’un qui va leur rendre un petit service et aussi ton futur amant. Il avait passé sa main sous mes cheveux et me caressait la nuque.
- Amusant comme col. Remarqua-t-il. Gênant, mais amusant.
Je ne pouvais plus bouger. Je ressentais un mélange de peur et de désir. Je voulais m’enfuir, me réfugier dans ma chambre mais je ne voulais pas le quitter. Il me terrifiait et me passionnait. Je fus choquée lorsqu’il embrassa le peu de mon cou qui n’était pas couvert par le tissu mais pour rien au monde j’aurais voulu qu’il n’arrête. Mon manteau tomba sur le sol. J’avais froid, la neige frappait mon visage et mes bras qu’il serra fort dans ses immenses mains.
- Je m’appelle Chris. Sa voix raisonnait dans ma tête. Je n’entendais et ne voyais plus rien d’autre que lui, comme envoûtée par ses paroles. Il est temps pour toi de devenir celle que tu es vraiment. Ton père ne le voulait pas : grave erreur de sa part qui lui a coûté la vie. »
Il se baissa vers mon épaule, pris mes cheveux, les posa sur l’autre épaule, embrassa la première et y planta ses crocs. L’acte fut long, douloureux mais il y avait quelque chose d’agréable. Je me sentais mourir, mon souffle diminuant constamment mais je me sentais de plus en plus proche de lui, comme si le fait de me tuer nous unissait. Puis, brusquement, ce fut la fin. Mes paupières se fermèrent, mes bras tombaient le long de mon corps et mes jambes se dérobèrent. Allongée dans la neige, je sentais quelque chose de chaud couler sur mes lèvres qui envahit alors mon corps. Une nouvelle vie. Un autre souffle. Puis ce fut à nouveau le froid mais je me sentais mieux, comme nouvelle. Chris était là, il me tenait la tête. « Alors, bien dormi ?
- Comme une morte. » Il rit. « Le premier vampire avec humour! »
Il tendit vers moi une main ferme qui me tira debout. Il mit mon manteau sur mes épaules et m’accompagna vers la maison. Les portes des salons étaient grandes ouvertes. Dans le hall d’entrée, des corps gisaient. Les amies de ma mère et leurs époux étaient là, inertes sur le sol, la gorge ouverte. Dans les salons, d’un côté les hommes, de l’autre les femmes, semblaient repus de cette soirée : j’avais raté le dîner.

par Suzy Bellule publié dans : Textes
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