Mardi 3 mai 2005

Une vielle dame qui se disait être ta grand-mère a frappé à ma porte un matin. Le visage à la fois doux et terrifié, elle est entrée et s’est assise dans la véranda où je prenais mon petit déjeuner. Elle a bu péniblement une tasse de thé, quelque chose la tracassait.
Néophyte le chat s’est blotti sur ses genoux et elle a pleuré. Silencieusement je me suis approchée d’elle et je lui ai pris la main. Elle tremblait comme une feuille. Je ne savais quoi faire, quoi dire…
C’est alors qu’un bruit dans la maison m’interpella. A mon retour, elle semblait avoir repris ses esprits. Droite sur sa chaise, tripotant sa cuillère, elle me parla de toi : « Mon petit fils est malade. Les docteurs ne savent pas ce qui lui arrive. Tout ce qu’ils ont su dire, c’est qu’il a besoin de repos. Mais je dois déjà m’occuper de mon pauvre époux et ma belle fille ne veut pas s’occuper de son propre fils. »
C’est ainsi que dans une ambulance, tu as traversé le pays jusqu’à moi. Je ne comprenais pas pourquoi ta grand-mère m’avait choisie. Tu as beaucoup d’amis, plus fidèles et plus solides que moi. Mais dans ton sommeil agité, c’est mon nom que tu prononçais. Parfois en simple murmure, d’autres fois tu le hurlais, comme un appel à l’aide, la nuit comme une déclaration d’amour.
Notre vie de couple dura deux semaines. Deux semaines à ton chevet, à te regarder dormir, à t’essuyer le front lors de tes cauchemars, à fermer les yeux et trembler chaque fois qu’un médecin te piquait ou manipulait… Mais surtout deux semaines rythmées par ta respiration fébrile. Ton visage torturé m’inspirait, tes gémissements m’apprenaient la tendresse, ta silhouette réveillait le désir, tes mains me fascinaient, ta respiration me berçait…
Mais un après-midi, réchauffée par le soleil timide du printemps, j’ai entendu ce souffle cesser. Je n’ai pas voulu ouvrir les yeux tout de suite. Notre parenthèse se terminait, je voulais en profiter une dernière minute… Ta grand-mère est revenue te chercher. Néophyte m’a câlinée mais j’aurais tant aimé sentir tes bras à la place.
Demain, ce sera notre dernier rendez-vous, en compagnie de ta famille, de tes amis. Ils se demanderont qui je suis mais peu importe, je me dois de venir, je te dois tellement.

par Suzy Bellule publié dans : Textes
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