Dimanche 8 mai 2005
« Le pêcheur de femmes, c’est comme ça qu’ils l’ont appelé. Il les égorgeait avec du fil à canne à pêche. Ca se passait la nuit, dans un petit village situé dans une vallée non loin de la mer. La mer, qui d’ailleurs, est la seul source de travail pour ces habitants. Les hommes pêchent, les femmes vendent le poisson. Certains se sont spécialisés et entretiennent les bateaux, les vieux réparent les filets, certaines cuisinent les poissons avant de les vendre.
Ce village avait donc tout pour être heureux et vivre dans le calme. Vieillissant, oublié, mais calme.

Et puis cette affaire a éclaté. Un premier meurtre, pionnier d’une longue série. Un rôdeur qui tuait les femmes seules la nuit dans la rue, ce qui était chose fréquente étant donné qu’il n’y avait jamais eu le moindre signe de violence là-bas. Bon, il y avait bien eu l’histoire de Martial, le fils de l’aubergiste, qui avait tenté un peu violemment de séduire la serveuse de son père. Mais depuis il s’était calmé et plus personne ne parlait de cette erreur de jeunesse… Jusqu’à ce jour, ce matin où il la trouva devant chez elle, baignant dans son sang, égorgée pendant la nuit.
Evidemment, il était le suspect idéal. C’était lui qui l’avait trouvé et le seul à avoir eu, un jour, un léger différent avec elle. Il fut alors arrêté et conduit au commissariat de la ville la plus proche. Son père en profita pour le traiter de bâtard et clama haut et fort que sa femme, cette putain, l’avait eu avec un de ces clients de passage.
La journée reprit alors son cours normal et personne ne fit vraiment allusion à ce qui s’était passé, jusqu’au lendemain matin, lorsque Rose, la libraire, retrouva sa petite fille Catherine, allongée sur le bord de la fontaine qui jouait avec une eau rouge.
Martial fut alors relâché mais plus personne n’osait le regarder en face, comme s’ils le considéraient toujours comme coupable.

Une enquête fut ouverte. Les lieux furent examinés de fonds en combles, les habitants interrogés des dizaines de fois mais l’affaire stagnait. Un jeune inspecteur s’installa alors à l’auberge et commença à fouiner le passé de tout le monde.
C’est à ce moment là que je suis arrivée. Je voulais refaire ma vie à zéro, changer de travail, de maison, d’amis, de rythme… Rose me proposa la place de sa Catherine à la fois à la librairie et dans son cœur. Cette vielle dame avait besoin de s’occuper de quelqu’un pour se sentir exister et depuis la disparition de sa petite-fille, sa vie n’avait plus aucun but.
Sur le coup, j’ai trouvé cette proposition malsaine mais j’avais besoin de ce boulot et de ce toit, alors j’ai accepté de reprendre la vie de Catherine… »

Camille fit une pause. Une serveuse apporta un café et un chocolat. Son interlocuteur la regarda mélanger son sucre dans sa tasse sans trop savoir comment réagir à ce silence. Elle avait l’air calme, absente, comme si elle n’avait jamais commencé cette histoire.
Il croisa soudain ce regard, celui d’une femme effrayée. Elle avait besoin de parler de cette histoire qu’elle garde au fond d’elle depuis trop longtemps. Il osa alors une question : « Mais personne ne vous a parlé des deux meurtres ? Ils ne vous ont pas mis en garde ?
- Pas vraiment… Ils m’ont juste conseillé de ne pas traîner seule la nuit et de fermer la porte à clef. Etrangement, ils préféraient parler d’un voleur ou d’une bande de jeunes de la ville que d’avouer la vérité.
Remarquez, je les comprend. Le village était à bout de souffle. Les jeunes du village partaient à la ville et personne ne les remplaçaient. De plus, avec la disparition des deux filles, la moyenne d’âge du village venait de prendre une sacré claque. Du sang neuf était le bienvenu.

J’ai donc pris possession des lieux, une petite maison avec terrasse et jardin abandonné. Vue sur les dunes et la mer, aux premières loges des embruns. C’était le point de départ d’une nouvelle vie…

- Qui vous a mis au courant alors ? Comment avez-vous su ce qu’il se passait ?

- Oh deux personnes me l’ont dit. Ma première semaine ici, je n’ai jamais trouver une seule seconde pour faire la moindre course, même au marché de la grande place. Du coup je prenais mes repas à l’évadé, ce vieux bateau aménagé en brasserie. Je ne dirai pas que l’odeur du poisson avec mon café dès sept heures le matin me ravisse mais les prix ont su m’attirer dans ce monde de vieux loups de mer. C’est là que j’ai rencontré tout d’abord le commissaire Pontier qui a mis un certain temps, je dirai même plusieurs jours à oser m’adresser la parole… mais j’ai aussi rencontré, enfin, indirectement, Elsa.

- Elsa ? » L’homme semblait troublé… « Quelle Elsa ? je n’ai aucune Elsa dans mes dossiers… Mis à part, cette histoire de sirène inventée par un gamin du village… Je me suis renseigné, il n’y a jamais eu la moindre Elsa…

- Je vais vous couper tout de suite monsieur, répliqua Camille de sa voix la plus calme, Elsa existe vraiment. Je ne sais pas si c’est une sirène, une ancienne villageoise ni même un fantôme… Tout ce que je sais, c’est qu’elle existe, elle fait partie intégrante du village et tout le monde la connaît, ou la connaîtra. Seulement, Seul ce petit Bastien a osé parler d’elle en public.

- Mais alors qui est-ce ?

- Notre marraine la bonne fée, la confidente, l’oreille attentive, l’amie intime. Tout et rien à la fois. Elle a rendez-vous avec Bastien au coucher du soleil, sur le Rocher du Capitaine, sur lequel il s’assoit, attendant le retour du bateau d’Eric. Même s’il sait maintenant qu’il ne reviendra pas… Du moins entier…

- Eric… Son frère aîné, si je ne me trompe… Et vous alors, où l’avez-vous rencontrée ?

- Vous ne vous trompez pas, il était aussi l’amant de Catherine. J’ai rencontré Elsa chez moi. Je suis rentrée de la librairie, les bras chargés de livres et plats surgelés que Rose me prépare et elle était là, assise dans la cuisine, d’une beauté incroyable. Elle a le teint diaphane, ce qui fait contraste avec ses longs cheveux noirs et sa robe tout aussi sombre. Son visage est très fin, presque creux mais il n’en reste pas moins doux, de par ses yeux en amande et sa bouche pourpre. Ses mains ressemblent à un squelette sous cellophane, elle sont si blanches, fines et longues… Mais cet ensemble maladif est très beau. Cette femme est ravissante. Et se promène à pieds nus…

- Et que s’est-il passé ce jour là ?

- Aussi surprenant que cela puisse être, je n’ai pas eu peur. Une inconnue était dans ma cuisine, à son aise, mais je n’avais pas peur. J’avais même honte d’avoir traîné dans la rue à bavarder avec la voisine et d’avoir fait attendre mon invitée. Elle s’est levée, présentée et pendant que je rangeais mes affaires, elle a préparé un thé. Nous avons alors parlé tout le reste de l’après midi de ma situation, de la raison pour laquelle j’étais ici, des fantômes que j’avais laissé loin derrière moi, de cet homme que j’aimais, de la mort de celui-ci... Nous avons parlé de l’amour qu’Eric portait à Catherine ainsi que tout le mal qu’elle lui faisait. Puis elle m’a fait promettre d’être prudente, de ne pas suivre le chemin de Rose et Catherine si je ne voulais pas suivre aussi leur fin.

- Elle vous a raconté les meurtres ? » Il trépignait. Avait-il devant lui une folle croyant aux esprits mais sachant la vérité ? Allait-il enfin résoudre toute l’affaire ici, sur cette terrasse ?

« Non, mais je voulais lui demander ce jour-là. Malheureusement, un chat errant était entré dans mon salon et avait renversé le bocal du poisson. Quand je suis revenue dans la cuisine, un chat agrippé à la cheville et un poisson rouge piqueté de verre, entre la vie et la mort happant l’air à la recherche de la moindre trace d’eau… Elle était partie. Le poisson dans l’évier, je suis allée sur la terrasse libérer le chat et j’ai regarder le soleil se coucher. Elle était à son rendez-vous avec Bastien. »

XXX

« Que fais-tu là petit garçon ? Voilà plus de six mois que tu es là, assis sur cet étrange rocher à regarder l’horizon…

- Il va revenir. Il me l’a promis.

- De qui parles-tu ?

- Eric.

- Ton frère…

- Comment le savez-vous ? Qui êtes-vous ? Moi je suis Bastien, le plus petit mais le plus courageux du village, c’est Eric qui me l’a dit…

- Et il a raison. Je suis Elsa.

- Une sirène ?

- Si tu veux…

- Je vous ai vu arriver par la mer, vous étiez droite, marchant au fond de l’eau, mais vous n’êtes pas mouillée et vous n’avez pas de queue de poisson. Vous êtes méchante comme les autres sorcières ? Vous chantez au large pour attirer les pécheurs et les laisser se noyer ? »

Elle ne répondit pas. Son doux regard posé sur les cheveux de l’enfant, elle souriait face à tant d’innocence. Pourquoi l’océan avait-il été si cruel ? Dans le fond, Eric était impulsif mais gentil. C’était un bon frère, un amant fidèle, patient et indulgent. Il subvenait aux besoins de sa mère, payait l’école de Bastien, lui enseignait ce que son père, absent, n’avait pu lui apprendre faute de temps. Etait-il nécessaire qu’il quitte si vite ce monde ? C’était trop tôt, Bastien le savait. Alors il passait ses soirées à l’attendre, guettant l’horizon dans l’espoir de voir la frêle silhouette de son bateau.

XXX

Et pendant ce temps, un corps dansait dans les profondeurs, entouré de planches de bois et prisonnier de son filet. L’océan avait enlevé cet homme fort, se l’était approprié pour l’éternité. Il l’avait offert aux sirènes, ses charmantes filles, belles mais si sournoises…

Une main s’approcha, caressa ce visage figé à travers les mailles du filet. Au dessus, un bateau meurtri flottait vers les côtes… Camille se réveilla. C’était la troisième fois qu’elle rêvait de cet homme, si beau, endormis pour toujours…
par Bellule publié dans : Textes
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