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Vendredi 31 décembre 2004

« Ne ronronne pas quand je peint, tu me déconcentres ! » m’a dit Renoir. Il est gentil, il me demande l’impossible ! Non mais comment voulez-vous ne pas ronronner dans de telles conditions ? Je suis un chat, créature des toits et des granges, destiné à chasser des mulots crasseux… Mais au lieu de ça, je suis dans les bras de Julie, je sens ses doigts effleurer mes courbes, ses cuisses tendres pour me reposer et sa respiration pour me bercer.

Julie Manet… Notre douce Mamaïta… Quand on voit un tel visage, un aussi charmant regard, on comprend alors que la neuvième vie du chat est la vie humaine.

« AAAAH ! » Renoir s’énerve… Je m’en fiche, je suis heureux. Et je ronronne d’aise, je ronronne pour la remercier de sa douceur, je ronronne pour manifester mon bonheur… je ronronne car je ne peux plus faire autrement. Le bonheur m’a envahit, c’est devenu mécanique. Vivre avec Julie, c’est ronronner au réveil, s’arrêter lorsque notre respiration devient régulière et qu’on s’endort contre elle. On ne pense plus à rien, encore moins à se retenir de ronronner. De toute façon c’est contre ma nature et ça serait manquer de respect pour toute l’attention que me donne Julie. De plus, c’est ma meilleure façon de la remercier, de lui montrer que moi aussi je tiens à elle.

Je ne suis pas un de ces vulgaires chats de gouttière qui vide vos poubelles et vous remercie en salissant votre cour. Je suis un chat de salon, un minou domestique qui se nourri de caresses et de gratouilles. Et Dieu que c’est bon… Je n’arrive même plus à garder les yeux ouverts, mon corps ne m’appartient plus, je m’abandonne.

Ne te presse pas Renoir, prend tout ton temps pour cette œuvre. Mon ronronnement te déconcentre ? Alors je ronronnerais encore plus pour être certain que la réalisation traîne. Continue, ne t’arrête pas, ne demande surtout pas de pause… Tant que tu t’acharnes sur ce tableau, Julie est coincée sur ce fauteuil et je suis sa victime. Tant que tu peints, elle me caresse, plus elle me caresse et plus je ronronne, et plus je ronronne plus je te déconcentre. Je te mène la vie dure, je le reconnais. Ce tableau est un cercle vicieux mais la plus merveilleuse chose qui me soit arrivée, à moi, misérable matou destiné à manger des mulots crasseux…
par Suzy Bellule publié dans : Textes
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