Cétait un de ces vieux cirques traditionnels, avec ses forains et ses manèges tout autour. Les carrioles formaient les chemins menant aux différents manèges et ici et là, dans les creux de ces murs de fortune lon pouvait assister à différents spectacles. Les cracheurs de feu effrayaient, les jongleurs amusaient, les musiciens enchantaient. Bien souvent la promenade de la foule était interrompue par le passage dun éléphant coiffé de plumes, dun âne traînant des enfants dans sa charrette, ou encore un de ces ours malin, vêtu de pantalons à bretelles et jouant avec la casquette de son dresseur. Des forains déambulaient sans but parmi enfants et parents émerveillés, le petit singe sur lépaule, le violon sous le menton ou les bras chargés de costumes dacrobates.
Ce paysage navait pas dépoque, ce cirque était hors du temps. Tout semblait si ancien, des antiquités de sorties pour un dernier hommage au cirque dentant. Mais tout semblait naturel, les gens nétaient pas surpris par tant de merveilles vieillies qui de plus, semblaient ne pas avoir eu à subir les ravages des années. Non, ce cirque était à la fois ancien et actuel. Il semblait avoir sa place, rien ne dénotait
A part ce carrousel qui, lui, souffrait manifestement de son âge avancé. Les peintures sécaillaient, sa ronde nétait plus régulière mais cela importait peu. Il tournait, certes à lenvers, mais il tournait. Et ce nétait pas ce qui me chagrinait le plus à son sujet. Les couleurs, passées, étaient là, les angelots sur le « ciel » du manège fidèles à leur poste mais les chevaux étaient tristes, les carrosses recouverts de ronces fanées et les lutins porteurs de hottes dans lesquels sasseyaient les enfants, se tordaient de douleur, le visage creux, sals et les vêtements déchirés sous les coups de fouet.
Et cette musique, sinistre mélodie dun Theremine, aigue et chevrotante, lancinante qui torture nos tympans tel un étau. Pourtant tout le monde semblait heureux : les enfants tentaient dattraper le fameux pompon suspendu, symbole dun tour gratuit sous le regard de leurs parents, enchantés de voir ainsi leur rejeton tourner à lenvers au rythme dune mélodie macabre.
Instinctivement jai tendu le bras vers le pompon et me suis retrouvée en possession de ce trésor. Je ne me savais pas si près du carrousel. Quallais-je donc bien pouvoir faire dun non, deux tours gratuits de manège ? Je navais pas attrapé un pompon mais deux, deux pompons géants de rideau, formés dun nud et dune queue de fils, rouge sang pour le premier, jaune vif pour le second. Encore surprise de ma récolte, je suis allée voir la jeune fille responsable du manège afin de les lui rendre, évidemment sans rien en échange, mais elle me tendit tout de même deux petits ronds de tissu recouvert de poils, denviron cinq centimètres, lun rouge, lautre jaune. Ils ne ressemblaient en rien aux tickets quelle vendait mais à peine avais-je eu le temps de men rendre compte quelle était déjà retournée à ses occupations. Jai eu beau lappeler aussi fort que je pouvais, elle ne sest jamais retournée, ma voix étant couverte par les rires des enfants et le theremine
Jai repris ma balade, mes deux bouts de tissu à la main avec lespoir de croiser quelquun du cirque capable de me dire à quoi ils correspondaient. Sils étaient vraiment des tickets de manège, javais décidé de les donner à un jongleur ou un marionnettiste qui les aurait offert à lenfant au regard le plus pétillant devant son spectacle.
La seule personne sur mon chemin fut ce clown vendeur de ballons, dans sa large combinaison bleue et jaune, très pâle. Jai peur des clowns Ces hommes sans forme dans leur costume, le visage grimé aux traits inhumains minquiètent. Leurs sourires sont plus des grimaces quautre chose. Et celui-ci mattendait, cétait certain. De son regard froid il me fixait et je retrouvais dans ses yeux ce malaise qui mavait envahie depuis le début de ma visite. Il avait du me suivre tout ce temps et maintenant que javais besoin de renseignements, il se manifestait. Je ne pouvais pas continuer mon chemin sans être confrontée à cet étrange personnage. Il se tenait là, en plein milieu du chemin et me regardait avec tellement dinsistance que je ne pouvais pas ne pas le regarder.
Prudente, les doigts crispés sur mes ronds poilus, je me suis approchée de lui, le sourire tatoué sur le visage, espérant quil ne voit pas ma peur. Mais un peu comme les animaux, plus on a peur deux et plus ils deviennent menaçants, le clown fonça droit sur moi, lair mauvais et commença à me pousser à coup dindex sur lépaule. Il menguirlanda dans une langue que je ne connaissais pas, avec lair de plus en plus méchant. Ses gestes devenaient violents, ils criait de plus en plus et ne mis pas longtemps à me plaquer contre un mur. Jétais terrifiée, personne autour ne bronchait, un clown magressait et tout le monde trouvait ça normal. Je ne pouvais pas me défendre, je suis pétrifiée devant un clown.
Puis son regard perdit sa violence pour adopter une expression de folie. Dun rire gras et hystérique il se mit à sautiller et à tourner sur lui-même. Je ne sais pas si ce changement de comportement était rassurant. Il restait quand même un clown, et je me méfie deux comme de la peste.
Je pensais être enfin tranquille, libérée de mon oppresseur mais à peine avais-je bougé quil se jeta sur moi, balançant sa tête comme un chien fou et hurlant : « Ha ha ha ! Cest pour la télévision !!! »
La télévision. Ici. Quest-ce quelle vient fouttre dans ce monde ? Je ne sais même pas si elle existe déjà ici
Jai fini par me débarrasser de mon clown. Des enfants ont voulu des ballons et il a du retourner travailler. Mais je ne savais toujours pas à quoi servaient ces deux bouts de tissus.
Jai continué mon chemin, là où il ny avait plus de public. Les carrioles nétaient plus les mêmes. Lallure foraine avait laissé le devant de la scène à un environnement plus western. Des minis ranch sur roues, des clairières vides et un hangar, loin derrière que je voyais à peine. La nuit avait fini par tomber, les sons de la fête derrière moi sétaient adoucis, comme fatigués. Le ciel était débène, le sol ocre et les bâtiments (si on peut dire) étaient bruns.
A la porte dune caravane, cette même jeune femme du carrousel. Qui de mieux quelle pour me donner une explication ? Le sourire revenu, le pas ferme et enjoué, il ne ma fallu que quelques secondes pour la rejoindre Juste à temps pour lempêcher de tomber. A moitié inconsciente, ses seules paroles furent « cest le 47 » Puis elle sévanouit. 47 La seule chose qui pouvait correspondre était cette autre caravane numérotée 47, miteuse, aux joints de vitres couverts de mousse et gonds de porte rouillés. Les rideaux à moitié tombés, les vitres sales, je ne pouvais voir ce quil y avait à lintérieur. Le visage collé au carreau, en espérant pouvoir men décoller après, jessayais en vain de voir quelquun, cette ombre lente qui saffairait au centre de la pièce.
Nous avons tous un jour, des certitudes des plus étranges et ce jour là, dans cet environnement loufoque, des multitudes de petites voix me hurlaient que 47 était mauvais, que seul monsieur Loyal pouvait maider. Et quest-ce que je peux détester ce destin qui me montre tout du doigt. Tout semblait si évident, les petites voix dictaient la marche à suivre et les protagonistes, ces caricatures de personnalités apparaissaient toujours au bon moment. Leur entrée était à la seconde près. Désormais, il y avait un drame, cette jeune femme évanouie qui avait besoin daide, un méchant, et la phrase de monsieur Loyal, haletant et furieux : « Les salops ! Ils ont pris la seule voiture de la troupe ! Maudis magiciens, ils font tout disparaître ! ».
Plus loin, des hurlements. Le hangar était habillé dun halo doré, majestueux et doux. Les flammes dansaient sur le toit, une parade romanesque entre deux êtres dor, indécis mais dépendants lun de lautre. Ils senlaçaient, se dominaient, lun puis lautre, pour ne former plus quun, une seule et immense flamme inquiétante, maîtresse dun hangar fuit par une horde de chevaux. Les hommes, les plus forts, partirent éteindre le feu, nous laissant là, monsieur Loyal, en pleurs près de sa belle endormie, un nain clown triste et lhabitant de la caravane 47, tentant en vain de sortir, titubant, affolé. Personne ne sest soucié de lui, 47 était mauvais, cétait mon clown aux ballons.
Javoue, jétais perdue. Je navais rien à faire ici, je voulais juste quon me dise ce quétaient mes ronds rouge et jaune. Je restais là, inquiète, sans trop savoir quoi faire, jusquau réveil de mon clown hystérique, toujours aussi fou. « Demande à Mannie quil nous donne un Quade ou une moto ! Il nous doit bien ça ! »
Mannie ? Un Quade ? Et pourquoi je ne suis pas surprise de voir à côté de moi ce magasin « Mannie Sport » ? La boutique se composait de deux parties : un hall dexposition, bondé de MotoCross et de Quade, et dune arrière boutique, séparée par dimmenses étagères. Et moi, paniquée, je hurlais : « Mannie ! Mannie on a besoin daide ! » Pas de réponses. La peur laissa place à la haine « Mannie ! Montre toi tout de suite ! Je te préviens, si tu ne viens pas je prends nimporte quel véhicule ! Et je te préviens Mannie, je nai pas le permis ! »
Tout ce que jai eu pour réponse fut un « Laisse tomber, il nest plus là. Il est parti. Ils partent tous. ». Monsieur Loyal, fatigué et défaitiste tenait la main du clown triste qui me tendit son autre main. Jétais quelque peu dépitée face à tant dimpuissance. Je donnai alors la main à ce petit clown, oubliant ma phobie. Nous ne pouvions rien faire, jen avais désormais conscience et jadoptais le même air vaincue que mes compagnons. Nous ne pouvions pas sauver la jeune femme et le feu allait tout détruire.
Nous sortîmes de larrière boutique, la tête basse et les pieds traînant. Je ne sais par quelle magie, nous nous sommes retrouvés dans une sorte de vieille brasserie crasseuse. Quatre hommes étaient assis à une table, contre la fenêtre. Trois dentre eux étaient couverts de suie et expliquèrent quils avaient éteint le feu mais que le hangar était détruit. Les chevaux sétaient enfuis et étaient introuvables. Jétais surprise par cette réaction. Les chevaux sétaient sauvés mais ils nessayaient pas de les retrouver. A leurs yeux, ils étaient partis, perdus à tout jamais. Le quatrième homme, couvert de sang sétait battu avec le clown aux ballons et avait du le « punir ».
Une vieille dame en tenue dacrobate, au maquillage sombre et coulant de larme moffrit un verre de lait. Epuisée, je me suis littéralement affalée sur la banquette au skaï rouge craquelé, le long de la fenêtre. Et cest là que je me rendis compte où nous étions. Il ny avait plus de cirque, plus de foire. Juste une rue, humide et sombre. Nous étions rue Victor Hugo, à Boulogne-sur-mer. Des embruns sétaient collés aux carreaux et je voyais à peine lextérieur. Mais jen étais certaine, nous étions bien à Boulogne, je reconnaissais bien ce carrefour où je manque bien souvent de me faire écraser tant les conducteurs boulonnais sont cons. Mais il y avait quelque chose détrange, au niveau de la rue Faidherbe : une voie ferrée trônait en plein milieu.
« Regardez ! Les voilà ! » Ma serveuse semblait surexcitée, assise sur les genoux de lhomme couvert de sang. Monsieur Loyal, droit comme un i et le visage froid, commença à se plaindre auprès de moi « Cest le gang des batraciens. On les a mis à la porte il y a trois ans à cause de leur machine
- Quelle machine ? » Il resta muet. La porte de la brasserie souvrit magistralement et trois hommes, vêtus de combinaisons moulantes en licra vert, les cheveux blonds, mouillés et plaqués en arrière, entrèrent le sourire aux lèvres. Crapaud, Garnoul et leur chef El Rainette. Ils vinrent sasseoir auprès de nous, Le chef à côté de moi, ses deux comparses en face et se mirent à croasser avec monsieur Loyal. Jaurais du être étonnée devant un tel débat. Le croassement na jamais été une langue mais dans le fond, cest le gang des batraciens, rien de plus normal pour des grenouilles de croasser.
Je mabandonnais alors à la rêverie, la joue pausée sur le dossier de la banquette, les yeux errants sans but dans le carrefour. Une source lumineuse apparaissait et la brume devenait de plus en plus intense. Un train, lent, arrivait. Il commençait à faire son défilé de wagons lorsquil se stoppa net. Derrière moi, une voix roque au souffle doux, El Rainette, me parla : « Les effets de notre invention Nous vouons avec le temps. »
Je nen croyais pas mes yeux. Le train ne sétait pas arrêté, cétait le temps qui était immobile. Le gang des batraciens avait dépassé la fiction, une machine à remonter le temps existait. « Tu veux plus surprenant ? Regarde bien » Le train fila à une vitesse affolante. Il était retourné de là où il venait, la rue était de nouveau calme et silencieuse « Regarde encore » Et le paysage extérieur tourna. La rue Victor Hugo disparut et je retrouvais la boutique de Mannie, le hangar en feu et les caravanes en bois. Dans la 47, lombre travaillait toujours. Puis le décor tourna de nouveau, le jour se leva sur le cirque, le carrousel, les magiciens, les jongleurs, lours habillé « ARRÊTE CA ! »
Monsieur Loyale Tenait Le chef batracien à bout de bras, le collant au mur à dix centimètres du sol.
« Arrête ça tout de suite » Le temps cessa de remonter et le décor revint à la rue Victor Hugo, au passage du train à une vitesse hallucinante. Le gang des batraciens se leva et, lair moqueur, quitta la brasserie. La morosité reprit le dessus, mes compagnons plus sombres et plus tristes que jamais.
« Partons. Nous ny pouvons plus rien. » Monsieur Loyal me serra dans ses bras. « Merci pour ce sursis. Allez va, il ne faut jamais rater son train ». Je ne comprenais rien. Mais à quoi bon Une chose mystérieuse de plus ou de moins, ça navait plus aucune importance.
Jai alors salué cette assistance dépitée puis je suis sortie. Au loin, jentendais le rire fou du clown vendeur de ballon. Il me donnait froid dans le dos, ce qui maida vivement à me mettre en route. Je ne prends jamais le train pour rentrer chez moi mais à cette heure, il ny avait aucun bus. Jai alors remonté la rue faidherbe. Sous mes pieds, la voie ferrée seffaçait progressivement. Tout en marchant, je frottais le sol, essayant de faire réapparaître les rails mais rien ny faisait, cette voix nexistait déjà plus.
« Attend, ne part pas ! » Au loin, le tout petit clown triste courrait à en perdre haleine. « Je ten pris reste.
- Pourquoi ? Nous ne pouvons rien faire et je suis plus une gêne quautre chose.
- Tu vas nous oublier.
- Après une telle journée, ça ne risque pas.
- Si Tout le monde nous oublie.
- Mais monsieur Loyal ma demandé de rentrer chez moi
- Il ne veut pas que tu subisses notre sort. Les gens nous oublient alors nous disparaissons.
- Oh non Jaimerais vous revoir.
- Il y a bien ce vieux train blanc. Tellement vieux que ses sièges sont des squelettes et quil na plus de vitres. Ce train va vers locéan et traverse la mer des orques. Il défie les vagues, les dragons Peu de gens osent le prendre. On dit que le voyage est tellement pénible que certains passagers ont préféré sauter dans la gueule dun orque. Mais au bout du voyage, il y a une île rocailleuse, à labri de tout.
- Vous y serez ?
- Il ne faut jamais rater son train. File ! »
Je suis assise sur un banc attendant mon train. Monsieur Loyale avait peur que je le rate, il arrivera dici une demie heure. Je ne dois pas les oublier. Mais je ne sais même pas si tout ça était bien réel. Leur problème est peut être là. Ils deviennent irréels et tel un conte pour nous endormir, on les oublie avec le temps.
Alors jécris mon histoire. Il ne se passe rien, cest bien le drame de ma vie. Mais je me dois de parler deux. Non pas pour témoigner, juste pour ne pas oublier. Ne pas oublier ces forains, les petits singes, lours, la jeune femme au carrousel macabre, le vendeur de ballons, monsieur Loyal, le clown triste, la vieille acrobate Après une telle journée, comment oublier ces tendres fous ? Et si javais rêvé tout ça ? Les croire réels est peut être preuve que je suis aussi folle queux
Au fond de mon sac, alors que je cherchais mes cigarettes, jai croisé ce vieil appareil photo numérique qui ne me quitte jamais. Pourquoi ny ai-je pas pensé ? Je collectionne les photographies inutiles mais je nai pas été capable de penser à faire des photos de cette journée. Je suis si sotte. Au fond de ma poche, là où je viens de trouver mon briquet, jai deux petits ronds de tissu poilu, lun rouge, lautre jaune Et devant moi, deux trains. Le premier, une vieille micheline jaune, taggée aux vitres griffées part vers Wimereux. Lautre, boiteux et blanc, na plus de vitres. Pas de destination, pas de passagers, pas de contrôleur. Je nai pas envie de rentrer chez moi
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