(quand ce n'est pas la petite concierge, c'est le chat de gouttière qui écrit son journal... Petit texte écrit à Wimereux l'an dernier)
6h30 : Un réveil sénerve. Cest dans la petite chambre, la chambre du père. Je le vois assez peu, il nest pas là la journée.
7h00 : Il descend. Cest lheure du premier repas. Je métire, saute du lit de la fille, mon amie, et de mon pas lourd encore endormis, je descends dans la cuisine en miaulant dun air plaintif. Oh je sais bien quil ne me croit pas. Jen ai usé du miaulement. Mais il serait près à tout pour que je me taise pendant son café. Alors je saute sur le plan de travail, près de ma gamelle. Elle est en hauteur car César, le chien, mangeait systématiquement ma gamelle avant la sienne. Maintenant il nest plus là cet abruti mais par habitude, je mange en hauteur. Finalement, je métais bien habitué à ce chien. Il était idiot, caractériel et sentait mauvais mais il était un bon défouloir. Depuis quil est parti, je me venge sur Lydia, la chienne hystérique dà côté. Elle passe sa vie à aboyer, à menacer mon amie humaine avec ses crocs. Mais elle ne se laisse pas impressionner. Elle sait y faire avec cette saleté. En fait, elle sait y faire avec les animaux, sauf ceux de son espèce. Là cest différent. La pauvre perd ses moyens devant eux. Je crois quelle est vraiment sauvage. Pourtant elle a un collier elle aussi. Il est fin, noir avec un drôle de médaillon dessus, tout bleu et qui ne souvre pas
Je me demande où elle a mis le papier avec son adresse.
7h30 : Le père sort. Il ne reviendra pas avant plusieurs heures. Une fois ma gamelle finie et bien nettoyée, je remonte dans la grande chambre, fouiller un peu avant de me recoucher contre mon amie.
Sa chambre
hybride du jardin secret et du débarras. Je sais quelle a décidé de tout changer ici mais pour le moment, cest assez effrayant. La décoration a plus de dix ans. Les murs sont noirs, les boiseries grises et il y a un dessin à même le mur. Je suis toujours surpris de voir quelle vit dans un espace aussi sombre, elle qui a besoin de couleur. Cela se voit à ses affaires, peluches, livres, bibelots, petites notes lumineuses qui peinent à égayer le tout. La seule chose noire quelle ai apportée, cest cette lampe de chevet en forme déléphant. Elle même reconnaît que cest une horreur mais cest un éléphant, son animal préféré
enfin, après moi bien entendu. De lautre côté de son lit, il y a une lampe de chevet très classique, dun vert très doux sur laquelle elle sest amusée à ajouter des étoiles brillantes dans le noir et un Petit Prince sur son astéroïde.
On retrouve ce petit personnage dans sa bibliothèque, ces espèces détagères métalliques sur lesquelles se trouvent tout ce quelle ose montrer : des bougies, des livres, ses cours, un pot de fleur vide que Félix son petit cousin a décoré dune grosse coccinelle à lair joyeux, une boite à deux tiroirs servant de boite à bijoux, ces petites babioles sans aucune autre valeur quaffective.
A côté de cette boite, cette chose si rare dans sa vie : un cadre à photos. Hier, il y avait quelques photos se chevauchant négligemment mais elle ma dit, en me grattant la nuque, quelle devait remettre du propre dans sa vie, notamment dans ce cadre. « je vais virer ce type là, ce mégalo. Et lui aussi. Je ne laime pas au point de lavoir en photo dans mon espace. Mon ex ? Cest en fonction de toi, il ne taime pas
tu le veux quand même dans la chambre ? Les filles je les laisse, ce sont mes meilleures amies. Jaimerai une photo de Cécile dailleurs, on se voit peu elle et moi mais nous sommes amies depuis mon arrivée dans cette maison maudite. Je vais rajouter mon cousin Pierre, il est comme un frère pour moi
Oui Otto, je vais aussi mettre
(elle ne prononce jamais son prénom), ne me regarde pas comme ça
je suis amoureuse de lui, il sera dans ce cadre. »
Jaime quand elle me parle comme à un de ses semblables. Tout le monde se moque delle, la prend pour une folle, mais cest sûrement grâce à ses heures de tête à tête que nous sommes si proches.
Juste devant la fenêtre, il ny a plus rien. Avant, il y avait un vieux poste radio des années 30 et une table de bistro sur lequel se trouvait lordinateur. Maintenant, lordinateur est dans le séjour car le père se lance dans linformatique, le poste radio a changé de chambre et mon amie pense mettre un salon en bambou à la place. Mais en même temps elle me dit « à quoi bon faire des changements ? Je nai quune envie, cest de partir dici. Aller nimporte où, me trouver un petit boulot pas compliqué, un toit où je me sentirai vraiment chez moi, loin de tous ces vampires, ces soit disant amis qui profitent de notre naïveté
»
Je fais toujours parti de ses rêves dévasion. Sil y a une chose quelle gardera de cette vie, cest moi, son chat, le seul à lui être vraiment fidèle.
7h45 : Le réveil ! Non ! Hors de question quelle se lève avant de mavoir fait un câlin !
8h00 : Je suis le chat le plus heureux du monde. Quinze bonnes minutes de papouilles
Quinze bonnes minutes de gratouilles sous le menton
Quinze bonnes minutes à lui faire comprendre quelle compte bien pour quelquun. Si un jour tu tenvoles, emmène moi avec toi.
Elle se lève, la journée commence. Elle a son rituel : dabord la salle de bain où je ne vais plus depuis quelle ma aspergée deau moussante (je lui ai rendu la monnaie de sa pièce avec mon bol de lait sur sa jupe bleue marine) puis elle descend quelques minutes plus tard faire un brin de ménage dans le séjour, met le lave vaisselle en route et cest là que je demande mon deuxième repas. Les papouilles ça creuse
Je miaule. Elle non plus ny crois plus mais cest un jeu entre nous. Je miaule, et elle me répond dans une imitation maladroite de ce que je viens de faire. Je gagne toujours, elle déclare forfait en mettant des boulettes en sauce dans ma gamelle que javais soigneusement nettoyée. Mais elle se doute que jai déjà eu mon repas alors elle ne rempli quà moitié mon écuelle.
Puis après avoir mis de la musique elle remonte mettre le linge à sécher, cherche partout ses chaussures quelle abandonne toujours nimporte où, ouvre les rideaux de sa chambre (souvent au rythme dAretha Franklin) comme pour dire : « Que la journée commence, je suis prête
»
9h00 : Sa vie commence. Dabord le petit déjeuner : céréales au lait très froid pour qu'elles restent croquantes plus longtemps. Curieux, jessaie de voler ces petits morceaux sucrés mais elle me surprend toujours. Je pense quelle a lhabitude maintenant : « Non Otto, je sais que mes céréales ont des allures de croquettes mais ce sont les miennes
» Et pour me venger je miaule encore. Ma vie sest révolutionnée depuis que jai découvert les miaulements. Avant je les utilisais pour appeler de laide en pleine nuit, lorsque je ne savais pas descendre de cet immense arbre le long du mur. Il est juste à côté de la fenêtre de notre chambre mais rien à faire, je ne parviens pas à lappuie.
Aujourdhui, les miaulements me servent pour tout : jouer, agacer, appeler, demander, provoquer
Et ce matin, je veux grignoter entre mes repas ! « Arête Otto
Je peux manger sans avoir tes poils devant moi ? tu vas renverser quelque chose
Mais tu vas me laisser cinq minutes ? oh et puis zut, tu magaces, tiens du lait et laisse moi
» Et comme tous les matins, elle verse du lait à même la table en marbre.
9h15 : La voisine vient papoter, je casse le bol du petit déjeuner, elle vide le lave-vaisselle, un type vient passer commande pour les réparations de sa voiture (faudra que je lattaque la prochaine fois
nous ne sommes pas à laccueil du garage ici !).
9h30 : Téléphone. Elle ne demande même pas qui est à lappareil. A peine a telle décroché que la voix commence déjà un monologue. Il faut au moins cinq minutes pour que mon amie prononce enfin un mot : « et ? » La voix recommence de plus belle. Puis après avoir prononcé sa deuxième réplique « merci, toi aussi, à demain » elle raccroche le combiné.
10h00 : place à lanarchie. Les cours, le net, la lecture, lécriture, une balade, il ny a plus rien détablit.
12h10 : Le père rentre. Je cours dans le couloir et miaule en le suivant pas à pas pour avoir mon troisième repas. Il me donne le reste de la boite, puis allume la télévision où je passerai le reste du déjeuner. Mon amie doit donc couper sa musique, elle se met en pause, vide, le sourire impersonnel, le regard absent, elle ne réagit pas aux attaques, à ses remarques
Ses seules réactions : « La voisine est passée, il ny avait pas de courrier ce matin, un type est passé pour son problème damortisseurs, tu veux un café ? » En bref, rien de personnel.
13h30 : Il part, elle coupe la télévision avant même quil ai quitté le quartier, elle se met devant son ordinateur et parle avec ses amis à qui elle a toujours quelque chose à raconter, avec celui quelle aime (qui partira vite travailler), un autre qui la fait tant rire et qui lattendrie, et ces deux autres, un gars et une fille dont elle me parle souvent et avec qui elle parle toute la nuit parfois : « Elle est vraiment gentille. Bien plus que les autres. Pourtant elle nen a pas besoin
Elle ne me demande rien, juste décrire, comme lui. Il est très gentil aussi. Un peu spécial parfois, je me demande toujours pourquoi il me parle, pourquoi il a voulu majouter à ses contacts. Mais jen suis ravie en tout cas. Cest agréable, avec eux je peux parler de tout et de rien. Je peux me confier et je suis certaine quils oseront aussi se confier à moi un jour
»
14h00 : cest lheure de sortir, de faire la tournée des gamelles du quartier. Je la laisse devant son ordinateur, avec son ami. Plus tard, la fille viendra et aussi lhomme quelle aime
Sa vie nest pas ici, elle est partout dans le pays et même plus loin, avec ces gens quelle ne connaît que de façon virtuelle mais sûrement bien plus que ceux qui lentourent. Si elle nétait pas si timide, je pense quelle les remercierait
mais son côté garçon manqué lempêche ce genre de grandes déclarations. Mais une chose est sure, elle les adore.
19h00 : jai trop mangé
6 repas cest peut être trop. Je vais me coucher dans notre lit, en plein milieu, pour être sur de la taquiner jusquau bout de la journée.
19h02 : Le lit est déjà occupé, par un nounours, celui que son ex, celui qui ne maime pas, a offert. Misérable petit chat noir dénué de vie qui prend ma place quand elle pleure. Affreuse boule de poil qui me nargue, le regard vide, sur loreiller. Je me vengerai, cette nuit, jattaquerais ses chevilles !