Vendredi 25 février 2005
Un salon japonais, une fenêtre légèrement ouverte pour faire danser les rideaux blancs. Le bruit de l'aquarium pour les bercer et une légère impression que le reste du monde n'existe plus… Des bougies sur la table de salon diffusent une douce odeur de cèdre. Forte et virile, elle donne le ton.
Une main fraiche frôle à peine la peau blanche et erre aérienne sans se presser.  Elle se glisse dans les cheveux de la belle... Masse le cuir chevelu, frictionne la nuque sous sa respiration chaude et silencieuse dans le creux de l'épaule.
Quatre jambes entremêlées, deux corps se rapprochant sous l’effet d’un unique désir. Deux regards s'amusent à se chercher et à se fuir. L'attente est douce, chaude. L’envie timide est croissante, les poils se hérissent, les respirations se font plus difficiles, des gouttes de sueur perlent sur la peau. Les mains sont incontrolables, les cuisses féminines dociles, le dos souple… La gorge nouée, le ventre leger. Entre ses doigts d’homme déterminé, Les boutons du chemisier se détachent l’un après l'autre, les doigts farfouillent, se font plus taquins. Elle devient plus accessible, de  corps, mais surtout de coeur...
L’homme continue son exploration, suit les courbes du corps, ses doigts se faufilent sous les sous-vêtements.
Les regards n'osent plus se chercher, les joues sont rouges, les idées mélangées. Plus rien ne se contrôle, deux corps mènent la danse et en aucun cas on ne voudrait que ce soit autrement. Les lèvres se trouvent, les langues se rencontrent. Les seins se durcissent, les dents les mordillent gentiment, doucement.
D’une main, la jeune fille ose se glisser sous les vêtements, découvrant un dos à sa portée, des hanches, une ceinture, barrière symbolique et provocatrice. Elle attend d'avoir carte blanche. Elle est plus proie que prédateur, par soumission volontaire. Le corps se cambre, pour lui laisser plus facilement le passage. La main aura glissé, gênée mais ravie... c'était indépendant de sa volonté...
Pendant ce temps, lui se glisse vers une autre ceinture, la détache avec insolence, fait glisser la fermeture éclair... Elle plie ses jambes et les sépare, lui donne son approbation d’une caresse sur son épaule. L'homme se relève à peine pour faire glisser ce bout de tissu encombrant sur les cuisses blanches de la belle. Elle pose fébrilement ses mains sur celles de son prédateur, les laissent glisser sous ses doigts à mesure que le tissu s'échappe.
Une main d’homme se presse, s'agite sur le mince tissu le séparant de l'objet de ses désirs...  Elle se cambre, sa gorge se libère, accessible, ses mains ne savent plus. Il sent sous le tissu le degré d'humidité lentement augmenter. Elle caresse doucement un pantalon gênant, insistant sur les boutons mais n'osant les défaire mais le souffle chaud qu'elle sent dans son cou la porte à continuer.
Avec maladresse la jeune femme continue et explore, timide et rougissante, de nouvelles courbes. Pour l’aider l'homme fait glisser son pantalon  le jette au loin. De sa main elle découvre des cuisses, un fin tissu, une autre ceinture, moins résistante et franchie discrètement.
Pendant ce temps, la main de l'homme s'est faufilée, explore des replis inconnus, va et vient en des lieux de délices, presse, pince et caresse une petite protubérance gorgée de sang. La demoiselle remonte, glisse le long d'une hanche ferme, découvre un lieu, bien plus présent et bien plus ferme qu'il n'y paraissait. Le dos de sa main caresse, frôle, patiente au hasard de ce monde en quête d'inattendu.
Il se laisse glisser le long du corps de sa belle, laissant ses lèvres parsemer ce corps de doux baisers...  Et puis hardi, il écarte les cuisses, embrasse leur intérieur, remonte un peu...  Laisse sa langue explorer à son tour....
Sa main s'est perdue dans les cheveux de son amant, suivant le rythme sans pour autant le guider. Son autre main essaie désespérément d’attraper quelque chose, au hasard, pour évacuer un trop plein de sensations nouvelles et incontrôlables. Ses cuisses tremblent, ses pieds tentent de s’enfoncer dans les coussins du canapé, de se maintenir où ils peuvent, elle se raidit mais garde sa souplesse, devenue proie sans défense… 
Et tout à coup… Dring dring dring, un réveil sonne à Montréal, c'est la fin d'un beau rêve. De l'autre côté de l’Atlantique, une princesse se réveille, seule mais souriante. L’océan n’a pu les priver de cet instant…
par Suzy Bellule publié dans : Textes
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Jeudi 3 février 2005

C’était un de ces vieux cirques traditionnels, avec ses forains et ses manèges tout autour. Les carrioles formaient les chemins menant aux différents manèges et ici et là, dans les creux de ces murs de fortune l’on pouvait assister à différents spectacles. Les cracheurs de feu effrayaient, les jongleurs amusaient, les musiciens enchantaient. Bien souvent la promenade de la foule était interrompue par le passage d’un éléphant coiffé de plumes, d’un âne traînant des enfants dans sa charrette, ou encore un de ces ours malin, vêtu de pantalons à bretelles et jouant avec la casquette de son dresseur. Des forains déambulaient sans but parmi enfants et parents émerveillés, le petit singe sur l’épaule, le violon sous le menton ou les bras chargés de costumes d’acrobates.

Ce paysage n’avait pas d’époque, ce cirque était hors du temps. Tout semblait si ancien, des antiquités de sorties pour un dernier hommage au cirque d’entant. Mais tout semblait naturel, les gens n’étaient pas surpris par tant de merveilles vieillies qui de plus, semblaient ne pas avoir eu à subir les ravages des années. Non, ce cirque était à la fois ancien et actuel. Il semblait avoir sa place, rien ne dénotait…

 

A part ce carrousel qui, lui, souffrait manifestement de son âge avancé. Les peintures s’écaillaient, sa ronde n’était plus régulière mais cela importait peu. Il tournait, certes à l’envers, mais il tournait. Et ce n’était pas ce qui me chagrinait le plus à son sujet. Les couleurs, passées, étaient là, les angelots sur le « ciel » du manège fidèles à leur poste mais les chevaux étaient tristes, les carrosses recouverts de ronces fanées et les lutins porteurs de hottes dans lesquels s’asseyaient les enfants, se tordaient de douleur, le visage creux, sals et les vêtements déchirés sous les coups de fouet.

Et cette musique, sinistre mélodie d’un Theremine, aigue et chevrotante, lancinante qui torture nos tympans tel un étau. Pourtant tout le monde semblait heureux : les enfants tentaient d’attraper le fameux pompon suspendu, symbole d’un tour gratuit sous le regard de leurs parents, enchantés de voir ainsi leur rejeton tourner à l’envers au rythme d’une mélodie macabre.

 

Instinctivement j’ai tendu le bras vers le pompon et me suis retrouvée en possession de ce trésor. Je ne me savais pas si près du carrousel. Qu’allais-je donc bien pouvoir faire d’un… non, deux tours gratuits de manège ? Je n’avais pas attrapé un pompon mais deux, deux pompons géants de rideau, formés d’un nœud et d’une queue de fils, rouge sang pour le premier, jaune vif pour le second. Encore surprise de ma récolte, je suis allée voir la jeune fille responsable du manège afin de les lui rendre, évidemment sans rien en échange, mais elle me tendit tout de même deux petits ronds de tissu recouvert de poils, d’environ cinq centimètres, l’un rouge, l’autre jaune. Ils ne ressemblaient en rien aux tickets qu’elle vendait mais à peine avais-je eu le temps de m’en rendre compte qu’elle était déjà retournée à ses occupations. J’ai eu beau l’appeler aussi fort que je pouvais, elle ne s’est jamais retournée, ma voix étant couverte par les rires des enfants et le theremine…

 

J’ai repris ma balade, mes deux bouts de tissu à la main avec l’espoir de croiser quelqu’un du cirque capable de me dire à quoi ils correspondaient. S’ils étaient vraiment des tickets de manège, j’avais décidé de les donner à un jongleur ou un marionnettiste qui les aurait offert à l’enfant au regard le plus pétillant devant son spectacle.

La seule personne sur mon chemin fut ce clown vendeur de ballons, dans sa large combinaison bleue et jaune, très pâle. J’ai peur des clowns… Ces hommes sans forme dans leur costume, le visage grimé aux traits inhumains m’inquiètent. Leurs sourires sont plus des grimaces qu’autre chose. Et celui-ci m’attendait, c’était certain. De son regard froid il me fixait et je retrouvais dans ses yeux ce malaise qui m’avait envahie depuis le début de ma visite. Il avait du me suivre tout ce temps et maintenant que j’avais besoin de renseignements, il se manifestait. Je ne pouvais pas continuer mon chemin sans être confrontée à cet étrange personnage. Il se tenait là, en plein milieu du chemin et me regardait avec tellement d’insistance que je ne pouvais pas ne pas le regarder.

Prudente, les doigts crispés sur mes ronds poilus, je me suis approchée de lui, le sourire tatoué sur le visage, espérant qu’il ne voit pas ma peur. Mais un peu comme les animaux, plus on a peur d’eux et plus ils deviennent menaçants, le clown fonça droit sur moi, l’air mauvais et commença à me pousser à coup d’index sur l’épaule. Il m’enguirlanda dans une langue que je ne connaissais pas, avec l’air de plus en plus méchant. Ses gestes devenaient violents, ils criait de plus en plus et ne mis pas longtemps à me plaquer contre un mur. J’étais terrifiée, personne autour ne bronchait, un clown m’agressait et tout le monde trouvait ça normal. Je ne pouvais pas me défendre, je suis pétrifiée devant un clown.

Puis son regard perdit sa violence pour adopter une expression de folie. D’un rire gras et hystérique il se mit à sautiller et à tourner sur lui-même. Je ne sais pas si ce changement de comportement était rassurant. Il restait quand même un clown, et je me méfie d’eux comme de la peste.

Je pensais être enfin tranquille, libérée de mon oppresseur mais à peine avais-je bougé qu’il se jeta sur moi, balançant sa tête comme un chien fou et hurlant : « Ha ha ha ! C’est pour la télévision !!! »

La télévision. Ici. Qu’est-ce qu’elle vient fouttre dans ce monde ? Je ne sais même pas si elle existe déjà ici…

 

J’ai fini par me débarrasser de mon clown. Des enfants ont voulu des ballons et il a du retourner travailler. Mais je ne savais toujours pas à quoi servaient ces deux bouts de tissus.

J’ai continué mon chemin, là où il n’y avait plus de public. Les carrioles n’étaient plus les mêmes. L’allure foraine avait laissé le devant de la scène à un environnement plus western. Des minis ranch sur roues, des clairières vides et un hangar, loin derrière que je voyais à peine. La nuit avait fini par tomber, les sons de la fête derrière moi s’étaient adoucis, comme fatigués. Le ciel était d’ébène, le sol ocre et les bâtiments (si on peut dire) étaient bruns.

A la porte d’une caravane, cette même jeune femme du carrousel. Qui de mieux qu’elle pour me donner une explication ? Le sourire revenu, le pas ferme et enjoué, il ne m’a fallu que quelques secondes pour la rejoindre… Juste à temps pour l’empêcher de tomber. A moitié inconsciente, ses seules paroles furent « c’est le 47… » Puis elle s’évanouit. 47… La seule chose qui pouvait correspondre était cette autre caravane numérotée 47, miteuse, aux joints de vitres couverts de mousse et gonds de porte rouillés. Les rideaux à moitié tombés, les vitres sales, je ne pouvais voir ce qu’il y avait à l’intérieur. Le visage collé au carreau, en espérant pouvoir m’en décoller après, j’essayais en vain de voir quelqu’un, cette ombre lente qui s’affairait au centre de la pièce.

 

Nous avons tous un jour, des certitudes des plus étranges et ce jour là, dans cet environnement loufoque, des multitudes de petites voix me hurlaient que 47 était mauvais, que seul monsieur Loyal pouvait m’aider. Et qu’est-ce que je peux détester ce destin qui me montre tout du doigt. Tout semblait si évident, les petites voix dictaient la marche à suivre et les protagonistes, ces caricatures de personnalités apparaissaient toujours au bon moment. Leur entrée était à la seconde près. Désormais, il y avait un drame, cette jeune femme évanouie qui avait besoin d’aide, un méchant, et la phrase de monsieur Loyal, haletant et furieux : « Les salops ! Ils ont pris la seule voiture de la troupe ! Maudis magiciens, ils font tout disparaître ! ».

 

Plus loin, des hurlements. Le hangar était habillé d’un halo doré, majestueux et doux. Les flammes dansaient sur le toit, une parade romanesque entre deux êtres d’or, indécis mais dépendants l’un de l’autre. Ils s’enlaçaient, se dominaient, l’un puis l’autre, pour ne former plus qu’un, une seule et immense flamme inquiétante, maîtresse d’un hangar fuit par une horde de chevaux. Les hommes, les plus forts, partirent éteindre le feu, nous laissant là, monsieur Loyal, en pleurs près de sa belle endormie, un nain clown triste et l’habitant de la caravane 47, tentant en vain de sortir, titubant, affolé. Personne ne s’est soucié de lui, 47 était mauvais, c’était mon clown aux ballons.

J’avoue, j’étais perdue. Je n’avais rien à faire ici, je voulais juste qu’on me dise ce qu’étaient mes ronds rouge et jaune. Je restais là, inquiète, sans trop savoir quoi faire, jusqu’au réveil de mon clown hystérique, toujours aussi fou. « Demande à Mannie qu’il nous donne un Quade ou une moto ! Il nous doit bien ça ! »

Mannie ? Un Quade ? Et pourquoi je ne suis pas surprise de voir à côté de moi ce magasin « Mannie Sport » ? La boutique se composait de deux parties : un hall d’exposition, bondé de MotoCross et de Quade, et d’une arrière boutique, séparée par d’immenses étagères. Et moi, paniquée, je hurlais : « Mannie ! Mannie on a besoin d’aide ! » Pas de réponses. La peur laissa place à la haine… « Mannie ! Montre toi tout de suite ! Je te préviens, si tu ne viens pas je prends n’importe quel véhicule ! Et je te préviens Mannie, je n’ai pas le permis ! »

Tout ce que j’ai eu pour réponse fut un « Laisse tomber, il n’est plus là. Il est parti. Ils partent tous. ». Monsieur Loyal, fatigué et défaitiste tenait la main du clown triste qui me tendit son autre main. J’étais quelque peu dépitée face à tant d’impuissance. Je donnai alors la main à ce petit clown, oubliant ma phobie. Nous ne pouvions rien faire, j’en avais désormais conscience et j’adoptais le même air vaincue que mes compagnons. Nous ne pouvions pas sauver la jeune femme et le feu allait tout détruire.

 

Nous sortîmes de l’arrière boutique, la tête basse et les pieds traînant. Je ne sais par quelle magie, nous nous sommes retrouvés dans une sorte de vieille brasserie crasseuse. Quatre hommes étaient assis à une table, contre la fenêtre. Trois d’entre eux étaient couverts de suie et expliquèrent qu’ils avaient éteint le feu mais que le hangar était détruit. Les chevaux s’étaient enfuis et étaient introuvables. J’étais surprise par cette réaction. Les chevaux s’étaient sauvés mais ils n’essayaient pas de les retrouver. A leurs yeux, ils étaient partis, perdus à tout jamais. Le quatrième homme, couvert de sang s’était battu avec le clown aux ballons et avait du le « punir ».

Une vieille dame en tenue d’acrobate, au maquillage sombre et coulant de larme m’offrit un verre de lait. Epuisée, je me suis littéralement affalée sur la banquette au skaï rouge craquelé, le long de la fenêtre. Et c’est là que je me rendis compte où nous étions. Il n’y avait plus de cirque, plus de foire. Juste une rue, humide et sombre. Nous étions rue Victor Hugo, à Boulogne-sur-mer. Des embruns s’étaient collés aux carreaux et je voyais à peine l’extérieur. Mais j’en étais certaine, nous étions bien à Boulogne, je reconnaissais bien ce carrefour où je manque bien souvent de me faire écraser tant les conducteurs boulonnais sont cons. Mais il y avait quelque chose d’étrange, au niveau de la rue Faidherbe : une voie ferrée trônait en plein milieu.

« Regardez ! Les voilà ! » Ma serveuse semblait surexcitée, assise sur les genoux de l’homme couvert de sang. Monsieur Loyal, droit comme un i et le visage froid, commença à se plaindre auprès de moi « C’est le gang des batraciens. On les a mis à la porte il y a trois ans à cause de leur machine…

- Quelle machine ? » Il resta muet. La porte de la brasserie s’ouvrit magistralement et trois hommes, vêtus de combinaisons moulantes en licra vert, les cheveux blonds, mouillés et plaqués en arrière, entrèrent le sourire aux lèvres. Crapaud, Garnoul et leur chef El Rainette. Ils vinrent s’asseoir auprès de nous, Le chef à côté de moi, ses deux comparses en face et se mirent à croasser avec monsieur Loyal. J’aurais du être étonnée devant un tel débat. Le croassement n’a jamais été une langue mais dans le fond, c’est le gang des batraciens, rien de plus normal pour des grenouilles de croasser.

Je m’abandonnais alors à la rêverie, la joue pausée sur le dossier de la banquette, les yeux errants sans but dans le carrefour. Une source lumineuse apparaissait et la brume devenait de plus en plus intense. Un train, lent, arrivait. Il commençait à faire son défilé de wagons lorsqu’il se stoppa net. Derrière moi, une voix roque au souffle doux, El Rainette, me parla : « Les effets de notre invention… Nous vouons avec le temps. »

Je n’en croyais pas mes yeux. Le train ne s’était pas arrêté, c’était le temps qui était immobile. Le gang des batraciens avait dépassé la fiction, une machine à remonter le temps existait. « Tu veux plus surprenant ? Regarde bien… » Le train fila à une vitesse affolante. Il était retourné de là où il venait, la rue était de nouveau calme et silencieuse… « Regarde encore… » Et le paysage extérieur tourna. La rue Victor Hugo disparut et je retrouvais la boutique de Mannie, le hangar en feu et les caravanes en bois. Dans la 47, l’ombre travaillait toujours. Puis le décor tourna de nouveau, le jour se leva sur le cirque, le carrousel, les magiciens, les jongleurs, l’ours habillé… « ARRÊTE CA ! »

Monsieur Loyale Tenait Le chef batracien à bout de bras, le collant au mur à dix centimètres du sol.

« Arrête ça tout de suite… » Le temps cessa de remonter et le décor revint à la rue Victor Hugo, au passage du train à une vitesse hallucinante. Le gang des batraciens se leva et, l’air moqueur, quitta la brasserie. La morosité reprit le dessus, mes compagnons plus sombres et plus tristes que jamais.

 

« Partons. Nous n’y pouvons plus rien. » Monsieur Loyal me serra dans ses bras. « Merci pour ce sursis. Allez va, il ne faut jamais rater son train ». Je ne comprenais rien. Mais à quoi bon… Une chose mystérieuse de plus ou de moins, ça n’avait plus aucune importance.

J’ai alors salué cette assistance dépitée puis je suis sortie. Au loin, j’entendais le rire fou du clown vendeur de ballon. Il me donnait froid dans le dos, ce qui m’aida vivement à me mettre en route. Je ne prends jamais le train pour rentrer chez moi mais à cette heure, il n’y avait aucun bus. J’ai alors remonté la rue faidherbe. Sous mes pieds, la voie ferrée s’effaçait progressivement. Tout en marchant, je frottais le sol, essayant de faire réapparaître les rails mais rien n’y faisait, cette voix n’existait déjà plus.

 

« Attend, ne part pas ! » Au loin, le tout petit clown triste courrait à en perdre haleine. « Je t’en pris reste.

- Pourquoi ? Nous ne pouvons rien faire et je suis plus une gêne qu’autre chose.

- Tu vas nous oublier.

- Après une telle journée, ça ne risque pas.

- Si… Tout le monde nous oublie.

- Mais monsieur Loyal m’a demandé de rentrer chez moi…

- Il ne veut pas que tu subisses notre sort. Les gens nous oublient alors nous disparaissons.

- Oh non… J’aimerais vous revoir.

- Il y a bien ce vieux train blanc. Tellement vieux que ses sièges sont des squelettes et qu’il n’a plus de vitres. Ce train va vers l’océan et traverse la mer des orques. Il défie les vagues, les dragons… Peu de gens osent le prendre. On dit que le voyage est tellement pénible que certains passagers ont préféré sauter dans la gueule d’un orque. Mais au bout du voyage, il y a une île rocailleuse, à l’abri de tout.

- Vous y serez ?

- Il ne faut jamais rater son train. File ! »

 

 

 

 

Je suis assise sur un banc attendant mon train. Monsieur Loyale avait peur que je le rate, il arrivera d’ici une demie heure. Je ne dois pas les oublier. Mais je ne sais même pas si tout ça était bien réel. Leur problème est peut être là. Ils deviennent irréels et tel un conte pour nous endormir, on les oublie avec le temps.

Alors j’écris mon histoire. Il ne se passe rien, c’est bien le drame de ma vie. Mais je me dois de parler d’eux. Non pas pour témoigner, juste pour ne pas oublier. Ne pas oublier ces forains, les petits singes, l’ours, la jeune femme au carrousel macabre, le vendeur de ballons, monsieur Loyal, le clown triste, la vieille acrobate… Après une telle journée, comment oublier ces tendres fous ? Et si j’avais rêvé tout ça ? Les croire réels est peut être preuve que je suis aussi folle qu’eux…

Au fond de mon sac, alors que je cherchais mes cigarettes, j’ai croisé ce vieil appareil photo numérique qui ne me quitte jamais. Pourquoi n’y ai-je pas pensé ? Je collectionne les photographies inutiles mais je n’ai pas été capable de penser à faire des photos de cette journée. Je suis si sotte. Au fond de ma poche, là où je viens de trouver mon briquet, j’ai deux petits ronds de tissu poilu, l’un rouge, l’autre jaune… Et devant moi, deux trains. Le premier, une vieille micheline jaune, taggée aux vitres griffées part vers Wimereux. L’autre, boiteux et blanc, n’a plus de vitres. Pas de destination, pas de passagers, pas de contrôleur. Je n’ai pas envie de rentrer chez moi…

par Suzy Bellule publié dans : Textes
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Vendredi 31 décembre 2004

réalité ou fiction ? c'est moitié moitié...



Le retour en famille pour les fêtes de fin d’année n’est décidément pas une joie pour moi. Depuis toute petite, j’ai toujours souhaité m’éloigner le plus possible de cette meute animale qui me sert de famille. Mon voyage en Espagne pour les études avaient été une aubaine pour moi puisque depuis, je ne suis jamais revenue ici, dans le nord de la France.

Mes parents ont toujours approuvé mon choix. Bien entendu, mon départ leur a fait énormément de peine mais très vite, se rendant compte au téléphone que je me portais bien mieux loin de la meute, ils en ont conclue que c’était bien mieux comme ça. La famille n’a pratiquement jamais eu de nouvelles de moi. Aux anniversaires et aux fêtes, je leur ai envoyé des cartes, terriblement impersonnelles sur lesquels il y était toujours représenté des animaux en pleine beuverie, ou d’autres cartes humoristiques. La seule chose qui pouvait leur donner des informations sur mon lieu de résidence était le timbre qui disait toujours : « correo de Madrid ». Mais ça, ils le savaient tous que j’étais partie en Espagne. Jamais, ni mes parents ni moi, ne leur avons dit ce que je faisais dans la vie. Personne ne savait si j’étais heureuse, mariée ou si j’avais un enfant. Il leur plaisait alors de croire que je galérais, mes cousins et cousines étant pour la plupart dans la mouise. A l’époque, tous s’étaient moqué de moi lorsque j’avais planté mon bac la première fois. Ils disaient toujours que j’étais une bonne à rien, que je passerais ma vie entre l’ANPE et les petits boulot de caissière dans des supérettes à l’avenir très éphémère. L’année suivante, en apprenant que j’avais obtenu mon bac avec mention, ils ont tout de suite déclaré qu’en faisant deux fois la même chose, c’était toujours plus facile. Ils avaient raison, mais au moins, j’étais fin prête pour les études à venir. Contrairement à eux, j’avais rangé mon orgueil dans la commode de ma chambre de petite fille et j’étais partie en Espagne en le laissant derrière moi. Pendant ce temps là, ils s’étaient reposés sur leurs lauriers ratant leurs études mais gardant en tête l’idée qu’ils étaient l’élite de la famille. Dans ses longues lettres, ma mère m’a souvent parlé de la troisième première année de faculté de mon cousin François, de la troisième terminale de Noèmie, du cinquième divorce de Karine, du bilan déposé de l’oncle Marc pour fraudes fiscales, du nouveau job d’Emmanuelle, des maladies imaginaires de Marianne pour éviter d’aller travailler… Mis à part Sébastien qui vivait heureux en Bretagne en tant qu’ébéniste et Arielle qui était à deux doigts de faire une formidable carrière dans la chanson, tous avaient échoué, alors, pour se consoler, ils m’imaginaient faisant le trottoir dans les impasses de Madrid ou servant des bières à des vieux alcoolos crasseux. La petite Luna qui n’avais pour seul objectif dans la vie de vivre heureuse n’avait pas pu s’en sortir dans un pays étranger. Ils étaient loin d’imaginer que je travaillais dans une entreprise sure à un poste important, que j’étais mariée, certes par accident mais je ne le regrette pas, à Alexandre, un jeune et célèbre toréador et que je vivais heureuse.

Ce soir, ils seront tous là. Mes parents, mes grands-parents, les oncles et tantes ainsi que les cousins et cousines, les échoués. Je sais bien que je vais passer une soirée d’interrogatoires : Où tu vis et avec qui ? Tu fais quoi dans la vie ? Comment est ta fiche de paye ? (ça, c’est ce qu’il y a de plus important pour eux). Alexandre n’est pas venu avec moi. Il participe tout le mois à un important tournoi. Je leur dirais donc que je suis mariée à un homme adorable mais sans preuve, ils ne me croiront pas mais ce n’est pas grave. Je leur dirais aussi que j’ai un travail passionnant et que je suis bien payée et ils me répondront que pute est un métier d’avenir. Non. Si jusqu’à aujourd’hui, j’ai gardé ma vie secrète, c’est pour la préserver de leur méchanceté gratuite. Je me contenterais de leur dire que je mène mon petit bonhomme de chemin dans mon appartement aseptisé style IKEA avec mon ami.

A la fin de la soirée, la sœur de ma grand-mère (la seule personne qui compte pour moi) me posera la seule question importante à mes yeux : Es-tu heureuse ? Je lui répondrais : Oui.

par Suzy Bellule publié dans : Textes
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Vendredi 31 décembre 2004

J’aimerai devenir méchante, lui rendre tout le mal qu’il me fait. Seulement je ne peux pas. D’une part, car je suis une gentille, incapable de faire du mal, de détruire ou de rabaisser. D’autre part, car au fond de moi, je n’en ai aucune envie. Je l’aime, je ne veux pas lui faire de mal, bien au contraire. Et puis j’espère que tout ce mal n’est pas volontaire, qu’il ne s’amuse pas à me faire souffrir, qu’il s’agit là uniquement de maladresse.

Il connaît très bien la situation de mon côté, ce que je ressens, ce dont j’ai envie, la confiance et l’estime que je lui porte, mon besoin de le rendre heureux, de me vouer corps et âme à son plus simple bonheur.

Si on écoute les astrologues, tout devrait aller comme sur des roulettes. Il devrait « réaliser que cette douce personne pleine de gentillesse et de féminité ressemble étrangement à la femme idéale dont il a souvent rêvé. » Et en plus il redore mon blason cet astrologue… je l’aime bien lui… « Quant à la femme, un peu timide et réservée, elle se sentira en confiance avec son compagnon… » Tout à fait monsieur l’astrologue, vous avez visé juste… Mais alors pourquoi ne veut il pas de moi ? Il sait tout… Que je l’aime, que, visiblement, je suis celle qu’il lui faut… il est où le hic ?

« En effet, celui-ci, calme et affectueux, possède une sensibilité presque féminine qui le rend proche de l'autre sexe, et il sera de ce fait effectivement bien accueilli par l'autre. » Exactement ! J’ai d’ailleurs laissé mes armes sur le seuil de sa porte, j’ai baissé ma garde, je n’ai jamais entendu parler d’une quelconque hache de guerre…

Mais alors c’est quoi le problème ? Dites-moi monsieur l’astrologue ce qui cloche !

« Cependant, le problème est que ces deux êtres sympathiques se ressemblent trop, et qu'ils manquent d'énergie et d'esprit de décision. Ils sont toujours hésitants et ne savent jamais très bien de quel côté aller. » Certes… « De la sorte, le malentendu peut naître à tout instant entre les parties concernées. » Allez-y doucement monsieur l’astrologue, nous n’en sommes pas encore arrivé là, le problème est déjà bien avant cela.

« Chacun peut vivre dans un monde à part. Ils risquent de passer l'un à côté de l'autre sans rien y comprendre ! » Je refuse ! Je suis là, à sa portée ! Il n’a qu’à dire « viens » et je suis à lui, pour lui, avec lui… Je n’aurais pas de mal à lui être fidèle, je le suis déjà. Il est le seul à m’avoir touché (sens propre et figuré) depuis pas mal de temps, il a dans mon cœur la place d’honneur, j’ai toujours une petite pensée pour lui et je suis soucieuse de son point de vue dans mes faits et gestes.

Mais il s’en fiche, il préfère tenter sa chance ailleurs. L’esprit sportif ? Le refus de ce qui lui est offert ? L’espoir d’avoir « mieux » ? Tant pis, je ne l’attend plus. Je ne sais pas être méchante mais je refuse de devenir gourde. Monsieur croit au coup de foudre ? Bientôt il ne perdra plus ses plumes, il se brisera une aile.

Pour ma part, il vient de me donner un dernier coup en plein cœur, il n’y parviendra plus, j’ai remonté ma garde. Me jeter en plein visage son bonheur insolent, la perfection de sa dulcinée si belle, si intelligente, son clone féminin… Je me suis lassée. En temps normal, j’aurais interprété ses « elle est belle, intelligente, féminine, douce, je l’aime » en « tu es moche, idiote, lourde, brutale et je te hais » mais j’en ai assez de croire que tout est toujours de ma faute et que je suis la pire des créatures. Il ne trouvera plus en moi cette fille docile et dévouée. Je vais bientôt prendre un an de plus et avec lui, l’envie d’amour est de plus en plus pesante.

J’ai besoin de lui, je l’avoue, c’est lui qui m’a séduite, c’est lui qui a éveillé en moi cette envie de tendresse, de douceur, de quotidien à deux, mais il ne récolte pas ce qu’il a semé… Quelqu’un d’autre en profitera. Le cœur laisse place à la tête qui a décidé d’effacer avec hâte toute trace de ces sentiments fragiles, de ces pleurs inutiles car fuis et ces espoirs perdus.

par Suzy Bellule publié dans : Textes
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Vendredi 31 décembre 2004

« Ne ronronne pas quand je peint, tu me déconcentres ! » m’a dit Renoir. Il est gentil, il me demande l’impossible ! Non mais comment voulez-vous ne pas ronronner dans de telles conditions ? Je suis un chat, créature des toits et des granges, destiné à chasser des mulots crasseux… Mais au lieu de ça, je suis dans les bras de Julie, je sens ses doigts effleurer mes courbes, ses cuisses tendres pour me reposer et sa respiration pour me bercer.

Julie Manet… Notre douce Mamaïta… Quand on voit un tel visage, un aussi charmant regard, on comprend alors que la neuvième vie du chat est la vie humaine.

« AAAAH ! » Renoir s’énerve… Je m’en fiche, je suis heureux. Et je ronronne d’aise, je ronronne pour la remercier de sa douceur, je ronronne pour manifester mon bonheur… je ronronne car je ne peux plus faire autrement. Le bonheur m’a envahit, c’est devenu mécanique. Vivre avec Julie, c’est ronronner au réveil, s’arrêter lorsque notre respiration devient régulière et qu’on s’endort contre elle. On ne pense plus à rien, encore moins à se retenir de ronronner. De toute façon c’est contre ma nature et ça serait manquer de respect pour toute l’attention que me donne Julie. De plus, c’est ma meilleure façon de la remercier, de lui montrer que moi aussi je tiens à elle.

Je ne suis pas un de ces vulgaires chats de gouttière qui vide vos poubelles et vous remercie en salissant votre cour. Je suis un chat de salon, un minou domestique qui se nourri de caresses et de gratouilles. Et Dieu que c’est bon… Je n’arrive même plus à garder les yeux ouverts, mon corps ne m’appartient plus, je m’abandonne.

Ne te presse pas Renoir, prend tout ton temps pour cette œuvre. Mon ronronnement te déconcentre ? Alors je ronronnerais encore plus pour être certain que la réalisation traîne. Continue, ne t’arrête pas, ne demande surtout pas de pause… Tant que tu t’acharnes sur ce tableau, Julie est coincée sur ce fauteuil et je suis sa victime. Tant que tu peints, elle me caresse, plus elle me caresse et plus je ronronne, et plus je ronronne plus je te déconcentre. Je te mène la vie dure, je le reconnais. Ce tableau est un cercle vicieux mais la plus merveilleuse chose qui me soit arrivée, à moi, misérable matou destiné à manger des mulots crasseux…
par Suzy Bellule publié dans : Textes
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Vendredi 31 décembre 2004

Enoncé :
1 aime 2.
Mais 2 préfère aimer 3, 5, 7, 9… et refuse systématiquement 1.
Alors 1 pleure, 1 est malheureux, 1 se referme sur lui-même.
Puis finalement, 1 décide de résister, de vivre et rencontre 4. 4 ne sera pas le bon numéro, 6 non plus. Arrive alors 8, puis la vie commune, la demande en mariage et ce "Oui" si mystérieux et tant voulu.
2 en était alors à 17 et, voyant le bonheur de 1, il se mit à réfléchir. Il remit tous ses souvenirs en ordre, son passé, l'amour que 1 lui portait, ce qu'il était prêt à lui offrir sans rien en échange qu'un simple regard… puis se rendit compte que depuis tout ce temps, il faisait fausse route. 1 était le bon numéro, cet être unique, cet esprit singulier qu'il cherchait tant.
Malheureusement, il était trop tard. 1 avait refait sa vie avec 8. 2 s'en voulait ; d'avoir manqué sa chance d'être un jour heureux dans les bras de son âme sœur, mais aussi de ressentir cette jalousie égoïste à l'égard de 8. Il lui avait volé son amour. Mais dans le fond, il ne pouvait reprocher à 8 d'avoir tenté cette chance que lui-même avait toujours refusée. Il ne pouvait pas non plus, reprocher à 1 d'avoir enfin fait sa vie, d'avoir cessé de l'attendre si longtemps pour rien. Il faut parfois attendre qu'il soit trop tard pour voir que le bonheur était à portée de main.
2 partit, laissant le jeune couple en paix. Et dans le regard de 1, une étoile disparut pour de bon…

Problème :
Sachant que 1 a toujours gardé 2 dans son cœur, 8 n'étant qu'un moyen de survie face à cette incapacité de vivre seul ; L'amour peut-il se résoudre sous forme arithmétique ?

par Suzy Bellule publié dans : Textes
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